Entre protection et prévention, l’interdiction des réseaux sociaux divise. Si certains y voient une mesure nécessaire face aux dérives numériques, d’autres dénoncent une réponse inefficace et appellent à davantage d’éducation et de régulation des plateformes.
Le 26 janvier 2026, l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans a été adoptée à 82,8 %. Lors du débat parlementaire, la députée Renaissance Laure Miller avait notamment affirmé : « Avec cette loi, nous poserons une limite claire dans la société. Nous disons une chose simple : les réseaux sociaux n’ont rien d’anodin. Ces réseaux sociaux avaient promis de relier, ils ont fragmenté. Ils avaient promis d’informer, ils ont saturé. Ils avaient promis de divertir, ils ont enfermé. »
Qualifiée par le président Emmanuel Macron d’« étape majeure », cette loi a pourtant suscité des critiques de la part de La France insoumise et de quelques groupes écologistes.
En effet, Manuel Bompard, coordinateur du groupe LFI, avait expliqué sur le plateau de Franceinfo : « Il y a un vrai problème avec l’utilisation des réseaux sociaux, en particulier pour les jeunes, pas exclusivement pour les jeunes, mais en particulier pour les jeunes. Sauf que cette mesure, elle sera totalement inefficace. »
La proposition de loi demande aux plateformes de mettre en place des « dispositifs de contrôle d’âge ».
« L’adolescence, c’est le moment où l’on a le plus besoin de s’identifier »
En Australie, une loi similaire pour les moins de 16 ans avait été mise en place en décembre 2025. Selon les chiffres de l’autorité australienne de surveillance de la sécurité en ligne, eSafety, 4,7 millions de comptes de mineurs ont été supprimés. Pourtant, des méthodes de contournement ont été élaborées. Un jeune Australien de 15 ans avait notamment expliqué, quelques jours après l’interdiction, à CNN qu’il n’avait pas vu son compte être supprimé : « je crois que c’est parce que j’ai indiqué l’année 2000 comme date de naissance lors de mon inscription ». Le gouvernement australien a pourtant demandé aux plateformes de bloquer l’accès à l’ensemble des mineurs.
« Les jeunes seront toujours plus doués que leurs parents pour arriver à trouver des solutions pour contourner cette interdiction », affirme Corinne Devaux, présidente de la FCPE 33. Pour elle, au-delà des contournements, le gouvernement oublie les aspects positifs et nécessaires des réseaux pour les jeunes. « L’adolescence, c’est quand même le moment où on a le plus besoin de s’identifier à un groupe. Il faut travailler sur un autre modèle de réseau social et interdire les algorithmes qui manipulent les gens pour les faire consommer telle ou telle chose. »
Convaincue que l’État n’a pas concerté les bonnes personnes, elle défend une approche fondée sur davantage de prévention auprès des enfants, des parents et des professeurs : « il faut à la fois former, informer et prévenir les enfants, mais également les parents ».
Aujourd’hui, les téléphones et les réseaux sont devenus incontournables pour les jeunes. Certains semblent même inquiets, comme Benjamin, 13 ans. Celui-ci a affirmé aux journalistes du Monde : « on ne pourra plus rien faire, on va retourner à la préhistoire ». Il ironise également : « si on veut faire un five (foot), on fera comment ? On s’enverra des lettres ? »
Pour autant, tous les adolescents ne partagent pas cette inquiétude. L’enquête OXODA menée en 2025 auprès de 1 001 collégiens et lycéens établissait que 67 % étaient « favorables à l’interdiction des réseaux sociaux » et souhaitaient limiter ces plateformes « qui les rendent anxieux ».
« Les décideurs laissent la place libre aux influenceurs »
La loi vise à protéger les enfants des contenus dangereux et du caractère addictif de ces réseaux. La question de la responsabilité des plateformes se pose alors. Pour la présidente de la FCPE, « il faut arrêter de taper sur l’utilisateur parce qu’en réalité, le problème, c’est la personne qui met en place l’algorithme ».
Ainsi, apprendre dès l’enfance l’esprit critique permettrait aux jeunes d’être plus responsables dans leur usage des réseaux. C’est en tout cas la thèse que soutient le chargé de mission TICE à l’université catholique de Lyon, Bruno Devauchelle : « En renonçant à éduquer, les décideurs laissent la place libre aux influenceurs. »
Dans ce sens, un collectif de syndicats et d’associations, comptant notamment la FCPE, propose des mesures de prévention « afin que les élèves puissent maîtriser l’utilisation technique et éthique de l’outil numérique et informatique ». Cela passerait par des espaces « sans écrans », des formations des personnels éducatifs ou encore une valorisation des espaces non numériques. Ainsi, il y aurait moins d’addictions : les élèves ne feraient plus ce que Bruno Devauchelle appelle de la « consommation passive ».
C’est important puisqu’au-delà de diminuer les risques sur les plateformes, Corinne Devaux explique qu’une étude menée par une enseignante du lycée Montaigne à Bordeaux aurait montré que plus les élèves étaient sur les réseaux, moins ils avaient de bonnes notes. Ainsi, la présidente de la FCPE 33 affirme : « Il faut intéresser les jeunes à plein de choses à apprendre, c’est sûr, mais surtout il ne faut pas les laisser tout seuls avec un téléphone ou un écran, une tablette ou quelque chose comme ça. »