Quatre jours aux assises de la Gironde pour suivre le procès de Francis Huguel : une sortie des archives qui s’est transformée en formation accélérée au journalisme judiciaire.
Mon stage aux archives de « Sud-Ouest » ne me destinait pas a priori aux bancs d’une cour d’assises. C’est une rencontre qui a tout changé. Jean-Michel Desplos, chef du service faits divers et judiciaire, était venu rendre visite à Marjorie Michel, responsable des archives. Cette dernière m’a encouragée à aller lui parler puisqu’elle savait que le judiciaire m’intéressait. Je l’ai fait. Quelques semaines plus tard, il m’emmenait suivre le procès de Francis Huguel, qui s’est ouvert le 19 mai 2025 à la cour d’assises de la Gironde.

Au départ, je ne devais y rester qu’une demi-journée.
Mais chaque soir, Jean-Michel Desplos me disait : « Tu reviens demain. » Et je revenais. J’ai finalement eu la chance de suivre l’intégralité du procès. C’était une expérience intense que je ne pensais pas vivre de sitôt, et qui s’est révélée être la plus formatrice de mon stage.
Je croyais être préparée. Je m’étais renseignée sur l’affaire, on m’avait briefée, je connaissais les grandes lignes. Mais le mercredi 20 mai, quand la veuve de Nicolas Ribes et ses deux filles se sont avancées à la barre, quelque chose s’est déréglé en moi. Leur manière de porter la douleur avec une dignité et un calme qui rendaient les mots encore plus lourds a eu raison de ma casquette de journaliste. J’ai oublié de noter. Pas par négligence : par choc. Ce moment m’a appris que se préparer à couvrir une audience, ce n’est pas seulement connaître les faits. C’est aussi devoir faire face à la haine et à la tristesse des autres.
Puis il y a eu ce moment, qui pour moi n’existait que dans les films. Quelques heures après les déclarations des parties civiles, Francis Huguel a pris la parole dans son box. Toute la salle attendait qu’il s’explique sur le véhicule utilisé pour commettre les faits. Celui-ci maintenait depuis le début avoir utilisé un véhicule Renault Trafic alors que des experts avaient prouvé que c’était impossible. D’un coup, alors que nous allions passer aux plaidoiries de la partie civile, une phrase fit enfin taire le silence assourdissant des derniers jours : « J’ai pris un véhicule de pompier. » La salle retenait son souffle. J’ai pensé à Pascal Robert-Diard au procès Agnelet, à cette manière qu’il a de saisir l’instant suspendu, le moment où une audience bascule. J’ai compris que malgré la douleur, malgré l’intensité des procès, je voulais continuer dans cette voie.

Ces quelques jours d’audience ont également eu un impact concret sur ma façon de travailler.
Le premier apprentissage est technique : la prise de notes en audience n’obéit pas aux mêmes règles qu’ailleurs. Quand sur une interview d’une heure on cherche à tout noter, là il ne fallait pas risquer de s’épuiser et passer à côté de l’essentiel. J’ai appris à sélectionner, à repérer la formulation qui trahit une contradiction, le silence qui en dit autant qu’une réponse. C’est un réflexe qui permet aussi de rédiger ses comptes rendus plus vite et de les rendre agréables pour le lecteur : aller à l’essentiel, ne pas surcharger, laisser les faits parler.
Le deuxième apprentissage est plus stratégique. Les suspensions d’audience ne sont pas des pauses, ce sont des fenêtres. Des moments idéaux pour approcher les avocats avant leurs plaidoiries, comprendre la stratégie de chaque partie, saisir ce qui ne sera jamais dit à la barre. J’ai compris que le travail du journaliste judiciaire se fait autant dans les couloirs que dans la salle.
Le troisième, enfin, touche à la posture. Le témoignage de la famille de Nicolas Ribes m’a confrontée à une question que je n’avais pas encore eu à me poser aussi directement : comment rester professionnelle face à une douleur réelle, sans l’effacer ni s’y noyer ? Je n’ai pas de réponse définitive. Mais l’avoir traversé une fois, même comme simple spectatrice, m’a donné un repère pour la suite.
Ce procès m’a donc confirmé ce que je pressentais : c’est dans le secteur judiciaire que je veux exercer. Non pas pour le sensationnel, mais précisément pour ce qu’il exige : la rigueur, la patience, la capacité à rester factuelle face à l’émotion. Sortir des archives pour suivre un journaliste en salle d’audience n’a pas été qu’une expérience personnelle. C’est un enseignement concret que les cours de l’EFJ ne peuvent pas reproduire.
